Si tu vois pas, tu dis pas.

A — Je vais te parler.
B — Je vais te répondre.
A — Tu sais, on peut parler pour parler, parler pour ne rien dire, pour combler le silence, parler en pensant échanger, parler pour reconstruire du langage, pour finir ailleurs, si loin là-bas et d’un coup tellement avancer, avancer à se faire peur, à tout saisir, à tout tenir d’une seule main et pouvoir enfin se taire. Un choix, une envie, une incapacité.
B — Tu vas me parler.
A — Les gens parlent d’échelles, de confiture, de moteurs à injection et de soupapes, de mariages, d’horloges dans les monuments, de cheveux sur la langue, d’un chemin sans issue, les gens parlent des autres gens, d’articulations et de marchandises, du mauvais sens des images, de recommencer, du côté trempé des parapluies, des recettes de l’année, de voyages d’un jour, de quatre sous, de ce qui se garde ou se jette, de tuyaux, d’aller vite ou mal, de grandes oreilles, de modes d’emploi et de coton, de messages rapides, d’un port d’attache, de sales gosses, les gens parlent… Rien que d’y penser, chaque son devient une souffrance, chaque mot une maladie. Et j’écoute ce qui nous parle, et je ne sais plus où commencer, où aller, où finir.
B — Ne pense pas.
A — Je vais te parler et ce sera toujours difficile.
B — Je vais te répondre et ce sera toujours une approximation.
A — On avait tout pour avancer, on était innocents, insouciants, insolents, et puis nous nous sommes parlé.
B — Une chose tu vois, dans notre langage, quand on dit « on avait », on entend « navet », et on pense « légume », et on comprend inertie, flottement, disparition. Comment peut-on se comprendre ?
A — On dit un mot, et ce mot reste mal compris, par toi, par lui, par nous…
B — Il faudrait alors compléter ce premier mot par un deuxième pour préciser son sens, puis un troisième accolé au second si rien ne marche… et un quatrième sur le troisième, un cinquième sur le quatrième, un sixième sur le cinquième et ainsi de suite. Comment peut-on se comprendre ? Au bout d’un moment, le mot initial se perdrait et on parlerait d’autre chose, autrement, et on parlerait tout le temps, on parlerait sans arrêt, ce serait du continu et ça se finirait jamais, et on ne comprendrait plus rien du tout.
A — Comment peut-on se comprendre ? Ensemble, dans cette grande maison oubliée, si loin de tout.
B — Sur ses murs serait écrit « Je t’aime », « Je m’en vais », « Descends dîner », « Je te hais », « Tu ne me vois plus », « Comment ça fonctionne ? ».
A — Sur nos murs il y a des vies qui se fissurent. Dans cette grande maison oubliée, dans ses longues pièces sombres, les unes sur les autres, attendraient des boîtes de carton, des colis, comme des présents offerts à chacun. On monterait tous dans le même wagon, juste derrière la locomotive, on tournerait la manette et encore, encore et encore on ferait le tour du circuit. On irait si vite, on aurait l’impression d’arriver avant tout le monde. On aurait comme des allures de prince, on se ferait des idées. Par les vitres entrouvertes claqueraient au vent nos armures, nos plumes, nos cris, nos corps rutilants. En pensant au moment présent, on se serait dit que demain tout serait encore mieux. Et demain, on aurait compris notre erreur.
B — Un amas de matériaux enlacés les uns aux autres, un monde de poussière, de plantes sauvages qui s’agrippent à une terre trouble, de nuées d’insectes qui s’imaginent au paradis. Une grande maison oubliée, vide de sens. On y dépose une âme, un souffle, tout dedans… éviter l’effondrement.
A — Disons autre chose.
B — Parlons de ce qui flotte dans les têtes, ce qui reste insaisissable, échoué dans des recoins sombres… mots incohérents, phrases sectionnées, syllabes sautillantes. On attend, on ne s’y attend pas… et ça vient tout seul, et on ne sait même pas trop ce que ça veut dire…
A — Je ne sais pas vraiment tout ce que j’ai dans la tête non, mais une bonne partie, c’est la vie qui me l’a mis dedans sans que je sache trop pourquoi.
B — Bien profond.
A — Noté dans mon carnet, si tu permets…
B — Parlons de ce qui est devant nous.
A — Devant moi, y’a toi.
B — Fais comme si je n’étais plus là alors…
A — Ce matin, j’ai ouvert les fenêtres et j’ai vu des nuages se couper en quatre pour moi, dessiner des formes insolites et précieuses. Je me suis senti dépossédé.
B — Moi, ce matin, j’ai ouvert les fenêtres et ça été résolument la même chose.


Je te parlerai, de nouveau.