Si tu vois pas, tu dis pas.

Tu prends ta caisse et tu roules vite. C’est fait pour, « caisse » ressemble à « cercueil ». Tu roules vite parce que tu aimes l’impression de n’être déjà plus aujourd’hui, tu roules vite parce que tu aimes dépasser les platanes, marquer de ton empreinte le bitume, parce que tu as plus de vitesses pour aller de l’avant que pour faire marche arrière. Tu roules vite parce que tu aimes écraser des insectes contre ton pare-brise, trouer le vent comme un tissu que l’on déchire, ouvrir les vitres et sentir tes joues trembler, frôler des files de camions longues comme des trains, tu roules vite parce que tu aimes les sons de la mécanique qui s’essouffle, parce que c’est comme mettre des chaussures trop grandes qui te donnent l’impression d’arriver toujours avant toi, parce que chaque virage te donne envie de lâcher le volant, parce que les paysages traversés ressemblent à des décors de cinéma. Tu aimes rouler vite vers nulle part parce que tu sais où te mène la vie. Tu roules vite parce que le contraire t’ennuie et que l’on ne meurt que demain. Parce que sans ça, tu n’existes pas, tu existes autrement, d’une manière peu supportable pour toi.
La vitesse comme l’envie d’entasser des mots sur une page, sur un message, sur une langue. Il n’y a pas d’histoires qui vaillent, qui tiennent, pas d’histoires qui nous emportent à jamais. Les entasser, les superposer, les contrarier, les accumuler, les assembler, les plier et les dérouler, les diluer, les malaxer, les éclairer… C’est le blanc entre les mots qui fait sens, les interstices, l’envers, l’histoire en creux qui transparaît, qui s’exprime alors que l’on se croit ailleurs, qui en dit bien plus long. Le vide. Tu voudrais être acteur et non plus juste spectateur. J’ai appris à me passer de toi, des pensées ambiantes, d’une brise creuse et passagère. Tourne ta langue dix fois dans ta bouche, brandis tes phrases toutes faites, crache, noircis tes alentours de signes approximatifs, rage, raconte ce que tu veux.

L’existence est une absence. Une ampoule grillée dans un fond de tiroir. Tu monnayes ton bonheur. Tu t’armes de viandes par tranches de dix, de véhicules technologiques, de voyages balisés, de feuilletons télévisés, de terrains à bâtir et de romans de gare, de chemises griffées, de descendants déroutés, de chimies incertaines, de matchs gagnants, d’alcools dans le sang et de fumées toxiques. Et tu aimes ça. Tu essaies d’exprimer cette incompréhension, ce dépit face au monde et rien ne vient : nouilles au beurre, au pied caniche, revenus d’actions, pression des pneus, zut on dirait ma moitié, vol de mouches, si soleil je suis ravi. On te rend la monnaie de ton malheur. En réalité tu es déjà mort à l’intérieur. Ton environnement est comme un long pansement qui t’enveloppe, sans lui tu perds d’un coup ton pouvoir de séduction, de décision, d’indépendance, ta capacité à réfléchir, à penser ce qu’il faut, à te mouvoir, tu perds la parole, la vue, tes sens se paralysent, tu perds ton identité. Tu es comme un œuf sans coquille. Tu construis ta vie comme on construit des murailles. Pense à ce jour particulier où toutes les façades s’écrouleront, les cadrans cesseront de tourner et les rivières de couler, pense à la panique dérisoire qui t’envahira en voyant tes paysages familiers s’évanouir, tes certitudes s’éclipser, tu sentiras ton corps te lâcher, ta tête se vider lentement, tu entendras des violons aux sonorités tristes, un orchestre blême jouer un générique de fin monotone. Tu penses ta réalité simple et apaisante, unique et indispensable, et de l’autre côté tout est simple, apaisant, unique et indispensable ; tu n’arrives pas à mesurer ce qui t’échappe quand la peur t’a construit. Tu roules vite pour oublier ce qui t’attend.