Si tu vois pas, tu dis.

Tu flânes dans tes villes préférées. Tu danses dans les rues comme un éternel débutant. Tu joues des claquettes contre les vitrines, tu fais tomber une bruine légère dans les intersections, tu jongles avec les plaques d’égout et lances des parapluies par-dessus les façades. Des haut-parleurs crachent sans cesser New York, New York de Franck Sinatra accompagné par Tony Bennett ou The Notorious BIG. Tes yeux changent de couleur à chaque avancée, ton costume ajusté ondule comme une méduse, tes cheveux se nouent et se défont en suivant de près le tempo. Tu serres la patte aux termites, tu embrasses les tourterelles. Tu plies les arbres d’un simple soupir, derrière toi les passants fondent comme une motte de beurre. Tu glisses sur tes mains d’un bout à l’autre des passages cloutés. Tu souffles à l’assemblée d’un ton limpide des « I want to wake up in a city that never sleeps… ». Tu es comme un roi dans la cité. Le monde est à tes pieds, tu es là où tu imagines vouloir être, ici, là-bas ou ailleurs. Tu maîtrises avec éclat plusieurs langues à la fois, tu parles aux objets qui te sourient. Tu sirotes les boissons douces comme des baisers qui jaillissent des pompes à incendies, tes bras et tes jambes sont aussi souples que des élastiques, tu improvises avec les nœuds marins les plus étonnants, tu les fais disparaître tout aussi vite d’un saut en avant somptueux, tes doigts frétillent comme les touches claires d’un piano. La vie est une fête incessante. Tu démontes d’un battement de cils les automobiles sous les envolées des trompettes, tu fais tourner énergiquement des pneus sur le bout de tes index avant de les lancer dans les airs. Tu klaxonnes des mots doux à qui veut les entendre. Tu n’es que démesure et jouissance. Tu laisses s’échapper des paumes de tes mains des flammes d’un bleu profond. Tu es scintillant, comme on te le demande. Tu communiques ta frénésie et ton bien-être à l’univers en entier, des planètes lointaines sortent de leur orbite pour composer un ballet enjoué et magistral. Ton large sourire inonde le ciel frémissant de feux d’artifice époustouflants pendant que des milliers de grenouilles multicolores entonnent en cœur « Je t’ai dans la peau ! » . Tu sautes à pieds joints sur l’immense panneau où est inscrit en lettres clignotantes « Bienvenu dans la maison schizophrène ».

Tu atterris dans cette demeure sans fin. Tu y vis en permanence, par intermittence ou tout simplement jamais ; tu déroules ta vie là où ton envie le décide. Dans ce lieu qui semble t’appartenir, qui te laisse des traces, des cicatrices durables, tu gonfles tes poumons et avales murs et chaises, commodes et plafonds, tuyauteries, casseroles et canapés. Tu as un appétit immodéré, tu vas de l’avant, décidé comme personne, tout en faisant quelques sauts en arrière. Tu vois des visages diaphanes, comme détachés de leur propre contenu, comme soudés au-dessus de ta tête, qui te sourient sans vraiment te regarder ou s’occupent à des tâches banales, qui déambulent dans des univers évanescents. Des visages familiers que tu reconnais sans peine, certains que tu n’aurais jamais voulu revoir, d’autres encore que tu découvres pour la première fois. Ceux sont parfois plusieurs visages qui se superposent et de nouvelles personnes aux traits insolites qui t’apparaissent. Et tu te crois bien entouré, et tu te sens perdu et tu te sens idiot. Tu fais bonne figure. La vie est un spectacle permanent. Tu t’élances d’un lustre à l’autre avec la dextérité d’un grand singe, tu plonges dans un long bassin sombre rempli de pièces d’or. Tu brilles de mille feux. Ils te parlent d’une voix si lointaine, si ténue, tu ne perçois que des bribes de phrases que tu vois arriver vers tes oreilles, cheminer au travers de tes conduits auditifs, remonter jusqu’à des parties inconnues de ton cerveau, et se déformer, se morceler, se dissoudre lentement… alors tu te mets à construire tes propres conversations, les dialogues les plus surprenants, les scénarios les plus racoleurs. Tu tricotes tes mots les uns après les autres, des centaines et des milliers de mots noués les uns aux autres, un long tapis parlant et enivrant que tu déroules devant toi, pour chaque pas amorcé. Tu parades dessus ta vie durant. Tu y déploies les chorégraphies les plus splendides, tout est mouvement, tu y crées les rencontres ou les amitiés les plus durables et solides. Tu as en tête les adjectifs les plus romantiques, les citations les plus raffinées, les refrains les plus sensuels… « Arrivedeeeerci Roma, adios, goodbye, au revoir… », « Los marcianos llegarooon ya, y llegaron bailando ricachá, ricachá ricachá ricachá… », « Senza fine, tu trascini la nostra vita, senza un attimo diiii respiro, per sognaaare, per poteeere ricoordare… ». Tu armes ton ukulélé et lances les accompagnements les plus savants, commentes allègrement chaque situation que tu provoques avec la voix trouble d’un soprano. On te dit d’un ton enthousiaste « Jamais j’aimerais que ça s’arrête », et tu réponds oui oui, tu penses continuer à papillonner comme une libellule au travers du temps qui passe. Tu n’y crois pas vraiment. Tout avance tellement vite, tu ne sais plus ce que tu laisses derrière toi, tu regardes filer ces longues pages de ta vie, denses et brumeuses comme du goudron. La mélancolie t’envahit, te fait tourner la tête, dans le mauvais sens. Chaque seconde tu es là. Tu vis l’instant présent alors tu transformes tes larmes en alcools luxueux, tu noies ton auditoire sous de larges filets de champagne glacé, tu gobes des verres entiers de rhum ambré avant de sombrer dans un coma réparateur, ton corps poursuit l’aventure de son côté.

Tu ouvres grand les yeux et tu vois la vie pétiller à nouveau sur toute sa longueur. Tu plies chaque chaise que tu trouves comme tu le ferais d’une feuille de papier, en parts égales ; les gens s’assoient sur les rebords de tes chaussures cirées, tu les conduis vers un avenir radieux. Tu essaies d’attraper ces visages fantôme qui rôdent jour et nuit autour de toi, tu remues les bras dans le vide… tu as en tête de changer enfin le cours des choses, le trouble qui t’envahit, les batailles qui rongent ton intégrité. Tu perds le fil, tu te fais des nœuds. Tu le sais, on te l’a répété plus d’une fois, la vie est aussi une longue parade désuète et chaotique : erreurs, échecs, drames ; lâchetés, manipulations, contournements. Tu joins tes mains et plonges au travers des sols jusqu’au centre de l’univers, tu vois sur ton passage des étoiles tournoyer sur elles-même et clignoter comme des feux de rue, la lune te faire des clins d’œil répétés, des grimaces sympathiques, des nuages se dissoudre voluptueusement en signe d’amour. Vous ne faites plus qu’un. Le monde peut s’écrouler, tu restes incontournable, essentiel, tu es universel, tu t’appelles Smith, Fatima et Alvarez à la fois, tu es une marque déposée, le couteau suisse de l’humanité, l’indicible enfin dévoilé. Tu n’en reviens pas, tu n’en reviens jamais. Tu rebondis comme un ressort de pièce en pièce en gobant les ampoules des plafonniers les unes après les autres, les circuits électriques frémissent de plaisir, les fils de cuivre s’enroulent sur eux-même, ta peau s’éclaire comme un soleil. Tu t’entretiens rapidement avec Bouddha, Allah et les autres, vous tombez d’accord, la religion est une pathologie, les politiques une imposture. Tu déploies tes ailes et voles au secours des âmes fragiles, tu leur apprends de nouveaux gestes, de nouveaux langages, tu leur fais goûter d’autres manières d’avancer ; à chacun tu donnes une vérité, tu crées enfin des richesses. Sur le dos de ton poney, tu courses les démons qui envahissent les demeures, peuplent les esprits, bloquent les pensées. Tu galopes frénétiquement tout autour d’un monde de lumières, tu sautes d’un jour à l’autre, franchis les barrières du temps en toute insolence. Tu traverses les époques, d’un millénaire à l’autre, tu réconcilies les tribus, défaits les forteresses, gommes arbalètes et épées ; les étagères se vident de leurs souvenirs obsolètes, les livres saints disparaissent dans leurs rivières de sang ; les parkings se fissurent comme des tablettes de chocolat et les avions se changent en papillons de nuit ; les tempêtes déversent des festins abondants, les déserts des partitions luxuriantes. Tu ne mesures pas plus ce que tu laisses à l’autre, des kilomètres de plaisir ou des tonnes de désespoir. Tu danses et danses, tu ne t’en lasses jamais, dans les espaces publics, dans les salons et les terrasses, sur les lacs glacés ou les pistes d’aérodromes ; tu enlaces l’humanité à grands coups de mambos liquoreux.

Tu flânes le long, tout le long des grandes pièces imbriquées les unes aux autres comme les perles d’un collier de pacotille. Tu longes les couloirs rectilignes, un labyrinthe, des pans de cerveau, des souvenirs qui s’épaississent, une supercherie. Tu salues d’un ton martial, droit comme une rue à sens unique, chaque objet exhumé. Tu dévisages fauteuils, bougeoirs, ustensiles, tiroirs et cadres de lit, bancs, cuisinière et torchons, vêtements et vieux ouvrages. Mot à mot tu comptes les douleurs qui croupissent dans ta tête, fleurissent dans ton esprit. Tu démontes et reconstruits, et redémontes et reconstruits à nouveau, et redémontes et reconstruits, et redémontes et reconstruits jusqu’au cœur chaque chose pour en extraire l’essence. Tu es une tornade, tu ries, tu ries aux éclats ou pleures comme un torrent, tout est égal, tu déjoues la fatalité, les idées reçues, tu déjoues la vie ou la mort, tu flambes. Tu fais danser les barres d’immeubles, scintiller les lampadaires, tu détournes les vieux chemins de bitume vers des directions insolites, tu graves sur ta peau, page après page, les annuaires complets de chaque ville que tu croisent, chaque ville qui grignotent le globe. Tu es grand de centaines de mètres, tu caresses les rapaces de ton petit doigt, absorbes les vents contraires, à l’approche du soleil, tu changes de couleur, celles de l’arc-en-ciel ne te suffisent même plus, tu en inventes de nouvelles. Tu es l’astre enjoué que l’on envie. On t’acclame, on t’a dans la peau, on n’a plus de mots. Tu rejoues des pas compliqués, vers l’avant vers l’arrière, des enchaînements redoutables, aussi vibrants qu’une bouffée d’air pur. Tu restes aussi fluide que les trémolos des violons, le vibrato des trombones qui rythment tes allées et venues.


Je rêve d’une chose, la suite.